Le paysage de la mode montréalaise a été ébranlé hier lorsque SSENSE, le géant local du e-commerce de luxe, a annoncé son intention de se placer sous la protection des créanciers. Cette décision survient dans un contexte de « différends persistants avec les prêteurs » qui ont créé une pression financière importante sur ce détaillant autrefois prospère.
Fondée en 2003 par les trois frères Atallah, SSENSE a évolué d’une modeste boutique de la rue Crescent à une puissance internationale de la mode, évaluée à plus de 5 milliards de dollars il y a à peine trois ans. Le siège social élégant et minimaliste de l’entreprise dans le Vieux-Montréal symbolise depuis longtemps l’émergence de notre ville comme destination mondiale de la mode.
« Cette restructuration représente une étape nécessaire pour assurer l’avenir de SSENSE, » a déclaré Rami Atallah, cofondateur et PDG, dans un communiqué publié hier. « Nous restons engagés envers nos clients, nos employés et la communauté montréalaise qui nous soutient depuis le début. »
Des initiés de l’industrie suggèrent que l’expansion rapide de l’entreprise pendant la pandémie pourrait avoir contribué à ses difficultés actuelles. Marie Beaudoin, analyste de mode à l’École de gestion John Molson de l’Université Concordia, souligne plusieurs facteurs.
« SSENSE a fait des investissements agressifs dans le commerce physique et la technologie lorsque le e-commerce était en plein essor pendant les confinements, » m’a confié Beaudoin lors d’un entretien téléphonique ce matin. « Quand les habitudes de consommation se sont normalisées après la pandémie, ils se sont retrouvés avec d’importantes charges fixes et des défis de gestion des stocks. »
Le dépôt permettra à SSENSE de poursuivre ses activités tout en restructurant ses obligations financières. Les représentants de l’entreprise ont souligné que leur site web et leur magasin phare de Montréal resteront ouverts, les commandes des clients étant honorées sans interruption.
En me promenant ce matin dans le quartier Mile End, je n’ai pu m’empêcher de remarquer à quel point l’influence de SSENSE imprègne l’identité mode de notre ville. Les boutiques indépendantes présentent plusieurs des créateurs émergents que SSENSE a contribué à populariser, tandis que de jeunes créatifs habillés selon l’esthétique distinctive du détaillant se précipitaient vers les cafés avoisinants.
Pour la communauté de la mode montréalaise, cette nouvelle crée de l’incertitude quant à l’avenir. SSENSE emploie plus de 1 200 personnes localement, beaucoup dans des rôles créatifs et techniques qui ont aidé à positionner notre ville comme un pôle d’innovation numérique dans la mode.
« SSENSE a été crucial pour l’écosystème de la mode montréalaise, » a expliqué Philippe Dubuc, vétéran designer montréalais. « Ils ont offert des opportunités aux talents locaux et attiré l’attention internationale sur notre scène créative. Leurs défis auront certainement des répercussions dans l’industrie ici. »
Le gouvernement du Québec n’a pas encore commenté s’il pourrait intervenir pour soutenir l’entreprise. Dans des situations similaires impliquant de grands employeurs montréalais, les autorités provinciales ont occasionnellement offert une aide financière pour préserver les emplois et les industries stratégiques.
Les experts en développement économique suggèrent que la situation de SSENSE reflète des défis plus larges dans le commerce de luxe. « Nous observons une correction significative dans l’ensemble du secteur, » a noté Jean-François Marcoux de Montréal International. « Même les groupes de luxe établis connaissent une baisse des ventes alors que les consommateurs deviennent plus sélectifs avec leurs dépenses discrétionnaires. »
Pour les photographes, stylistes et mannequins locaux qui collaborent régulièrement avec le détaillant, la restructuration crée des préoccupations immédiates. Sarah Mikhail, directrice créative freelance qui a travaillé sur des projets SSENSE, a partagé son point de vue.
« Leurs productions ont fourni un travail constant pour la communauté créative montréalaise, » a déclaré Mikhail. « Beaucoup d’entre nous suivent anxieusement l’évolution de la situation. »
Malgré ces défis, les analystes du commerce de détail restent prudemment optimistes quant aux perspectives à long terme de SSENSE. La forte identité de marque de l’entreprise et sa clientèle fidèle pourraient constituer des atouts pendant la restructuration.
En terminant mon café cet après-midi dans un café du boulevard Saint-Laurent, deux étudiants universitaires à la table voisine discutaient de la nouvelle. « Je consulte littéralement leur site tous les jours, » disait l’un d’eux. « Ils ont défini la façon dont notre génération perçoit la mode. »
Cet impact culturel pourrait finalement s’avérer l’atout le plus précieux de SSENSE alors qu’elle traverse cette période difficile. Pour Montréal, c’est bien plus qu’une entreprise qui est en jeu – SSENSE représente une réussite locale qui a contribué à redéfinir la place de notre ville dans la conversation mondiale de la mode.
L’entreprise devrait fournir des détails supplémentaires sur son plan de restructuration dans les semaines à venir. Pour l’instant, le monde de la mode – et Montréal – observe et attend.